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LE MONDE / SAMEDI 11 NOVEMBRE 2000 / 21
J
’AVAIS tout oublié. Du
moins, je le croyais. Mais
quand j’ai lu l’histoire de
Louisette Ighilahriz, à la
« une » du Monde, le 20 juin
dernier, l’Algérie d’un seul coup
m’a sauté à la tête. Je me retrouvais
quarante ans en arrière. En même
temps m’est revenu en mémoire
quelque chose dont je ne me souve-
nais absolument plus : le récit que
j’avais fait, à mon retour d’Algérie,
à la revue Esprit, de mon expérience
sur le terrain, de mars 1957 à jan-
vier 1958, en tant qu’appelé au
1
er
escadron du 28
e
régiment de
dragons.
En rentrant en France, j’avais en
effet été contacté par des amis
d’amis, me demandant d’apporter
mon témoignage pour un dossier
que le directeur de la revue, Jean-
Marie Domenach, préparait sur la
question de la torture en Algérie.
Que j’ai pu oublier cela peut paraî-
tre stupéfiant. Le lendemain de la
publication de l’histoire de Louiset-
te, je suis allé à la bibliothèque de
Beaubourg pour lire le numéro de
mai 1958 de la revue Esprit, car je ne
l’avais plus. Et là, je me suis pris un
deuxième coup sur la tête. Je lisais,
effaré, les cinq pages qui racon-
taient tout ce que j’avais réussi à
oublier. « Fréquemment, on attra-
pait, ou on “suscitait”, un “suspect”
que le capitaine et deux ou trois hom-
mes se chargeaient d’interroger, en
les forçant à avaler une grande quan-
tité d’eau. (…) Peu de temps avant
mon départ, le 7 décembre dernier,
comme on manquait d’eau, on utili-
sa de l’essence, plus d’un jerricane et
demi, soit 35 litres environ, pour inter-
roger un homme. Ce jour-là, d’autres
furent battus au point de ne plus
avoir apparence humaine. (…) Il arri-
vait que les gendarmes se livrent sur
les prisonniers à des abjections, de
véritables atteintes à la dignité
humaine, au point d’essayer de trans-
former ces hommes en bêtes. J’ai vu
des prisonniers que l’on obligeait à se
battre entre eux, en leur disant que le
vainqueur ne serait pas interrogé ce
jour-là, ou que le vaincu serait tué le
soir même. J’ai vu des hommes qu’on
obligeait à subir des rapports sexuels
de la part de chiens ; d’autres choses
encore, innommables… »
En lisant mon témoignage, j’ai
donc redécouvert tous ces faits. En
vous parlant, il me revient deux
points précis : le coup des jerricanes
d’eau et l’attitude des gendarmes.
Car à la suite de mon témoignage
dans Esprit, j’avais été convoqué par
un tribunal militaire. J’entends enco-
re le juge s’exclamer, indigné :
« Mais comment osez-vous prétendre
qu’un homme puisse boire 35 litres
d’eau ? » Et moi, de lui répondre :
« Mais c’est justement ça, la tortu-
re ! » Je n’ai finalement pas été pour-
suivi, ni les autres témoins d’Esprit.
Les gendarmes, je m’en souviens,
torturaient à l’occasion devant
leurs propres familles. Ils habi-
taient dans un bâtiment en forme
de fer à cheval, avec une sorte de
balcon à l’intérieur, qui surplom-
bait le rez-de-chaussée. Or c’était
qu’ils interrogeaient leurs prison-
niers. Leurs femmes et leurs
enfants, qui étaient installés avec
eux en Algérie, pouvaient donc
assister au spectacle, à partir du pre-
mier étage.
Vous savez, cette question du
spectacle de la torture, c’est ce qui
m’a ensuite posé le plus de problè-
mes. Pourquoi regarde-t-on cela,
quand on n’y est pas obligé ? Il me
semble que c’est par une sorte de
curiosité morbide, malsaine, un
peu comme on regarde les films
d’horreur. Mais est-ce que je peux
l’avouer à ma plus jeune fille de trei-
ze ans, et à mes petits-enfants ?
Celui qui regarde, il est encore plus
salaud, dans le fond, que celui qui
torture. On le rend délibérément
complice. Il s’agit d’une véritable
technique à longue portée. Voilà
pourquoi j’en veux tellement aux
gouvernants de l’époque. C’est une
chose d’avoir pris la décision politi-
que de faire pratiquer la torture en
masse sur la population algérienne
par les militaires et de s’être lâche-
ment défaussé sur eux de leur
devoir de politiques. C’en est une
autre de n’avoir laissé aux appelés
du contingent, des jeunes de vingt
ans, que le choix entre être bour-
reau ou être complice. Ou vous tor-
turez, ou vous regardez.
Nous n’étions pas forcés de tortu-
rer, la précision est importante,
mais nous étions obligés d’être
complices. C’est pire que tout. Le
type qui torture, il peut encore croi-
re qu’en soutirant des renseigne-
ments, il sauve des vies. Mais celui
qui regarde, non. Le comble, c’est
qu’il peut se dire qu’il a les mains
propres ! On a réussi, vous le
voyez, à pourrir des êtres humains.
Mais qu’est-ce qui fait qu’on est un
être humain ? La torture nous obli-
ge à nous poser cette question et la
réponse n’est pas simple. En fait,
on est toujours sur le fil du rasoir
dans ce domaine. On peut basculer
d’un côté comme de l’autre, et l’un
des moyens de ne pas tomber du
mauvais côté, c’est la politique. Voi-
pourquoi je tiens tellement à la
réhabilitation du politique…
Le commandant Richaud, celui
qui a sauvé Louisette, pour moi,
c’est l’exemple même du salaud. Je
vais peut-être vous choquer en
disant cela, mais je le pense. Il était
médecin militaire au PC de Massu.
Donc il savait tout, il a laissé faire,
c’était son travail. Bien sûr, il a sauvé
Louisette et grâce lui en soit rendue.
Il n’empêche que c’est une ordure…
Vous vous demandez si, en par-
lant ainsi, je ne pense pas à moi, si
ce n’est pas à moi, qu’en fait, j’adres-
se tous ces reproches… La réponse
est oui. Un jour, après avoir assisté à
un spectacle de tortures, je suis allé
manger. Vous vous rendez comp-
te ? Manger ! Avant ou après l’Algé-
rie, je serais devenu dingue d’assis-
ter à quelque chose comme cela. A
ce moment-là, non. Moi, si je m’en
suis sorti en rentrant en France,
c’est que je me suis battu pour
qu’on arrête la guerre d’Algérie. Pas
la torture, la guerre. Car une guerre
sans tortures, je n’y crois pas. A la
limite, c’est la pire des conneries de
prôner cela, car on tombe dans la
situation du prêtre qui dit qu’il
« condamne mais qu’il comprend »
qu’on ait recours à la torture j’ai
vu deux séminaristes tenir ce genre
de raisonnements en Algérie – ou
un Massu, avec ses sentiments chré-
tiens et ses regrets tardifs.
Rentré en France, j’ai donc parti-
cipé à toutes les manifestations con-
tre la guerre d’Algérie. J’ai fait le
contraire de ce que nous avait
recommandé un commandant, la
veille de notre départ d’Alger,
autour d’un vin d’honneur. Il nous
avait dit : « Vous avez vu pas mal de
choses en Algérie. Ne les racontez
pas en France, car cela ne pourrait
que servir la propagande des commu-
nistes, et de mauvais Français, du
genre de M. François Mauriac. »
J’aimerais retourner un jour en
Algérie, c’est un pays merveilleux. Je
n’y ai pas vu que des saloperies.
Mais si j’y retourne, je voudrais qu’il
se soit produit auparavant un cer-
tain nombre d’avancées. Lesquel-
les ? Eh bien tout simplement,
qu’on ait pu dire : « Il s’est passé ceci
et cela. » Il faut lever ce tabou de la
parole, car le silence continue de
peser sur nos mémoires à tous, Algé-
riens et Français, ainsi que sur nos
enfants et petits-enfants. Les jeunes
générations sentent qu’il y a quel-
que chose, mais elles ne savent pas
quoi. Il faut donc dire. Quand on
aura parlé, les gens poseront les bon-
nes questions, et les explications
viendront d’elles-mêmes. Et c’est de
France que doit venir cette parole.
Propos recueillis par
Florence Beaugé
Eux deux participaient aux interro-
gatoires en règle menés par le deuxiè-
me bureau, avec la gégène, le suppli-
ce de l’eau, etc. Nous, non. La tortu-
re ou les mauvais traitements, on les
pratiquait un peu par hasard, quand
l’occasion se présentait, comme un
passe-temps. Vous entrez dans ce
sale jeu progressivement, vous com-
prenez ? Au début, vous vous dites :
« C’est pas possible, je ne vais pas faire
cela. » Et puis vous le faites, parce
que vous avez bu, et que vous crevez
d’ennui. Vous finissez par vous dire
que vous êtes à cause des Algé-
riens. Alors, vous vous défoulez,
d’autant plus que depuis le départ,
on vous a appris à les considérer et à
les traiter comme des chiens. Vrai-
ment, comme des chiens. Déjà,
quand on était en France à faire nos
classes, on ne nous parlait que des
« bougnoules ».
Ce n’est pas qu’on ne les aimait
pas, les Arabes. Non, je dirais même
que sur le terrain, on les aimait
assez, beaucoup plus en tout cas que
les pieds-noirs. Eux, on les détestait.
Leur attitude à l’égard des Algériens
qu’ils haïssaient et qu’ils considé-
raient comme étant à leur botte
nous révoltait. Nous, c’était pas de la
haine, c’était plutôt du mépris, et
une question d’habitude. On aurait
dit, je vous le répète, qu’il s’agissait
de chiens. Est-ce que vous pouvez
imaginer comme c’est dur, quand
vous avez vingt ans et que vous por-
tez une arme, de ne pas vous pren-
dre pour un caïd ? Vous arrivez dans
un village et vous jouez au macho,
vous rentrez dans une maison, vous
giflez le père devant sa femme et ses
enfants, sans même réaliser que des
humiliations comme celles-là, ça ne
se pardonne pas. Et puis il y avait du
racisme à l’époque. Il y en a encore
mais, aujourd’hui, les gens se
cachent davantage, ou plutôt, ils ne
savent plus très bien ce qu’ils ont le
droit de dire.
On vivait donc dans cet état de
déchéance progressive. Les copains
les plus gentils disjonctaient, fai-
saient des actes insensés. On se lais-
sait aller un peu plus tous les jours,
avec un seul souci en tête : la quille.
On passait nos journées, nos nuits, à
calculer quand ça allait arriver,
c’était une obsession. Et quand
venait l’heure de la quille, on était
devenu des malades, on était brisé.
L’autre obsession, c’était la mastur-
bation… Moi, j’ai déconnecté pen-
dant ces vingt-trois mois, j’ai vécu
comme si tout cela n’était qu’un cau-
chemar, en pensant souvent au suici-
de. Si on m’avait annoncé que je
devais rester un mois de plus, je
serais passé à l’acte, c’est sûr. Cer-
tains faisaient tout pour tomber
malade et être rapatriés en France.
On se refilait des recettes supposées
marcher ! Je me souviens de l’une
d’elles : on mettait une boîte de sardi-
nes en plein soleil pendant des heu-
res, avant de la manger. Les sardines
chaudes, c’était réputé pouvoir nous
empoisonner ! On en était là…
Quand je suis rentré en France, je
n’ai rien dit. On n’était pas bien dans
nos têtes, mais on ne pouvait pas
l’expliquer, on nous aurait pris pour
des mauviettes. Pourtant, on aurait
voulu parler et être entendu, mais
c’était pas possible. On se moquait
plutôt de nous, ceux qui avaient fait
l’Algérie. Même mon père et mes frè-
res, je ne leur ai rien dit. Il faut dire
qu’à l’époque, on ne se confiait pas
beaucoup. Du coup, j’ai continué à
boire, énormément. Mon père
venait me rechercher en pleine nuit
pour me ramener à la maison. Ça a
duré comme cela pendant des mois,
pas loin d’un an. Et puis un jour, il
m’a pris entre quatre yeux et il m’a
dit qu’il fallait que j’arrête, que ce
n’était plus possible. Son engueula-
de m’a réveillé. D’un seul coup, j’ai
arrêté de boire. Et je me suis dit :
« C’est décidé, j’oublie ce cauche-
mar ! » En même temps, j’ai partici-
pé à plusieurs manifestations à Paris
pour l’arrêt de la guerre d’Algérie,
dont la terrible manifestation du
8 février qui s’est terminée par la
mort de huit manifestants,
asphyxiés, écrasés sur les grilles du
métro Charonne. Je revois encore les
policiers déchaînés, haineux, nous
charger, pire que des bêtes… Ensui-
te, j’ai vraiment oublié, comme je
me l’étais promis.
Je vous l’ai dit, ça ne fait que quel-
ques années que ça recommence à
me travailler. J’entends à nouveau
les hurlements des enfants dont on
s’amusait à embêter les familles en
jetant des pierres dans les cheminées
des mechtas (les maisons) quand on
patrouillait sur les toits. Je ne sais pas
pourquoi, c’est cela, surtout, qui me
revient en ce moment. Il y a aussi des
scènes précises qui m’obsèdent et
que je ne me pardonne pas. J’ai ri, à
l’époque, au lieu de réagir. De repen-
ser à ces hommes qu’on mettait par
terre à quatre pattes, qu’on tabas-
sait, qui saignaient de partout, et
nous qui rigolions, moi y compris, ça
me fait pleurer aujourd’hui. D’avoir
pu, à vingt ans, humilier volontaire-
ment tous ces gens, c’est cela que je
me reproche le plus.
Est-ce que mes copains d’Algérie
ont eux aussi toujours vécu avec ce
poids sur la conscience ? Est-ce qu’ils
ont, comme moi, ce sentiment que
leur vie a été entachée ? S’ils m’écou-
taient en ce moment, est-ce qu’ils
penseraient que j’en rajoute ? Je
n’en sais rien. Pourtant, je les vois
souvent, mais on parle de tout sauf
de cette période, ou bien alors sur le
mode de la gaudriole, jamais sur le
fond. L’été dernier, pour la première
fois, j’ai parlé de tout cela à mes
enfants, mais pas très longtemps, et
je ne leur ai pas tout dit. Ça les a inté-
ressés, et en même temps, ils n’ont
pas trop posé de questions.
Moi, j’ai décidé de parler plutôt
que de demander pardon. J’ai hésité
longtemps, mais ça suffit, ce silence.
Dire les choses aidera peut-être les
jeunes à réfléchir à la question de la
haine et de la guerre. Et puis, de tou-
te façon, j’ai besoin que ça sorte, car
je me sens un salaud. C’est un soula-
gement pour moi de pouvoir dire
tout cela, c’est un peu comme si une
porte s’ouvrait.
Propos recueillis par
Florence Beaugé
Incorporé en janvier 1956,
Georges Fogel a tout d’abord
passé quinze mois en Allemagne.
Il a ensuite été envoyé en Algérie,
de mars 1957 à janvier 1958, au
sein du 1er escadron du
28e régiment de dragons, basé
dans la région du Zaccar, à une
centaine de kilomètres au
sud-ouest d’Alger. Il avait à
l’époque vingt et un ans. Agé
aujourd’hui de soixante-cinq ans,
Georges Fogel habite Vitry, en
région parisienne. Comptable de
formation, il a travaillé comme
gestionnaire dans le logement
social depuis son retour d’Algérie.
Marié, père de trois enfants, il est
à la retraite depuis cinq ans.
André Brémaud, ancien appelé
André Brémaud avait vingt ans en mai 1958 quand
il a été incorporé à Tours où il a fait ses classes. En
octobre de cette même année, il a rejoint le
10e bataillon de chasseurs à pied, basé à Nouader,
dans les Aurès, dans l’est algérien. Il y est resté
vingt-trois mois. Agé aujourd’hui de soixante-trois
ans, il habite Chelles, dans la banlieue est de Paris. Il a passé l’essentiel
de sa vie professionnelle à la RATP, où il a fini comme agent de
maîtrise. Marié et père de trois enfants, il est à la retraite depuis 1989.
jamais de rappel à l’ordre »
Georges Fogel,
ancien appelé
MARC GARANGER
MUSÉE D’HISTOIRE CONTEMPORAINE – BDIC
AFP
Saïd Bouakli,
commissaire
politique du FLN,
fait prisonnier
à Bordj Okriss,
le 19 mars 1960.
Blessé par balle
à la jambe droite
lors de son
arrestation, « deux
transfixions
thoraciques (…) et
transfixion
crânienne par
balle » étaient
indiquées sur l’acte
de décès. D’après
la
gendarmerie :
« Il est décédé,
le 25 mars 1960
des suites
de ses blessures. »
Tract
de propagande
de l’armée
française appelant
à la délation.
HORIZONS-TÉMOIGNAGES
« Nous étions obligés
d’être complices »
Les parachutistes du colonel Bigeard « interrogent », le 14 mars 1957, Omar Merouane,
soupconné d’être l’auteur d’attentats, qu’ils viennent d’arrêter à Saint-Eugène, en Algérie.
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